30 août 2008

L'Avalée Des Avalés de Réjean Ducharme


Auteur : Réjean Ducharme
Titre : L'Avalée Des Avalés
Éditeur : Gallimard
Nbr. De pages : 379

Voici une œuvre dont la critique est des plus difficiles. Chaque chapitre étant un organe complexe d’une œuvre littéraire d’autant plus complexe, car attention ce bijou ne s’adresse pas aux obtus et aux étroits d’esprits. Que retenir de ce livre sinon qu’il s’empreigne dans votre tête par ses incessant coups de gueules. Pour comprendre toute l’ampleur vous devrez rejeter tout ce que vous croyez être vérité et vous ouvrir sans jugement à cette petite fille appelée Bérénice. Par elle, Ducharme vous fera ressentir tout se qu’elle ressent passant du désespoir à la tendresse puis à la haine en claquant des doigts. Il aime vous choquer, vous surprendre, vous faire sentir minable, la morale, il ne connait pas. Grâce à lui vous apprendrez peut-être une nouvelle signification du mot amour ou du mot haine.

Vous découvrirez une œuvre qui n’essaie pas d’être moralisatrice ou de passer un message quelconque, non son objectif premier est de vous faire sortir de votre stupeur, d’allumer le feu en vous, de vivre enfin, par la haine s’il le faut. C’est l’objectif premier de l’héroïne de ce livre, elle veut avant tout vivre, elle veut aimer et être aimer et si ce n’est pas possible elle choisira de renier ou de détester, peu importe si c’est réciproque. Car voilà Bérénice est une jeune fille solitaire ne connaissant pas de morale sauf la sienne, elle décrit le monde qui l’entoure de son point de vue et ce point de vue lui appartient, il est sien et personne ne pourra le lui enlever, elle veut simplement s’inventer un monde à l’image de cette réalité qui est sienne. N’est-ce pas se qui fait rêver notre jeunesse ? Notre innocence, nos insouciances, notre naïveté, mais surtout notre pureté.

S’ensuit l’adolescence, ou si vous préférez, la perte de la jeunesse. Pour moi cette jeunesse est personnifiée par Constance Chlore, d’où cette force qui entraîne Bérénice à tout faire pour ne pas trahir cette ancienne amie disparue, cette seule image qu’il lui reste de sa jeunesse. Elle se révolte, se déchaîne contre le conformisme, mais aussi contre ce monde des adultes dont elle ne veut pas faire partie, car pour elle il ne fait pas de sens. Qui pourrait lui en vouloir puisqu’aucun adulte ne lui sert d’exemple. Je ne ferai pas plus de révélation sur le roman, je ne voudrais pas gâcher votre surprise et puis chacun peut faire ses propres observations car c’est un roman qui fait grandir le lecteur.

Réjean Ducharme est, à ma connaissance, le plus grand auteur romanesque québécois. Dans l’«Avalée des avalés» Ducharme n’écrit rien pour rien, ne se perd pas dans les longues descriptions ou les discussions futiles, chaque mot et chaque phrase sont choisies pour en arriver à un style incisif où chaque phrase peut vous faire passer d’une vérité à une autre qui peuvent parfois êtres contradictoires, cette langue qu’il adore, qu’il manipule, qu’il réinvente par un vocabulaire riche, nouveau et évocateur, voilà se qui fait toute la beauté de cette œuvre grandiose. Cette écriture si intense est souvent incomprise par certain, il faut peut-être savoir lire pour aimer Ducharme… quoi qu’il en soit, il faut certainement être très attentif pour en reconnaître toute la profondeur.




Chapitre 27

Je regarde dans la nuit au travers de mes cils rouges, de mes cils longs et raides comme des cils de poupée. Au travers des ténèbres, je vois quelqu’un, je les vois : elle et son chat. Elle est dans ma chambre. Elle me protège. Je suis malade, faible. Je ne suis pas en mesure de monter la garde. Elle monte la garde à ma place. Elle reste avec moi pour m’aider à repousser la mort si elle s’avisait de surgir, d’attaquer. Seule dans cette chambre, dans l’état où je suis, la mort aurait beau jeu. Elle n’aurait qu’à entrer et me prendre. Elle est dans ma chambre. Elle est dans ma vie. Mais il n’y a pas de quoi s’attendrir. Tantôt elle est dans ma vie, tantôt dans la vie de Christian, tantôt dans celle d’Einberg. Je ne suis qu’un visage, et la chambre de sa solitaire toute-puissance, comme celle de bien d’autres, est pleine de visages. Elle est bien trop occupée. Elle a beaucoup trop à faire. Je ne veux pas être un visage parmi mille. Dans ces chambres à mille visages je préfère n’être aucun visage. C’est bien trop dangereux. On risque d’être oublié, d’être égaré, d’être victime de toutes sortes d’erreurs. Dans une âme où il y a mille visages, le visage appelé Bérénice risque d’être confondu avec le visage appelé Antoinette. Je ne me sens en parfaite sécurité que dans une âme où il n’y a que moi ; dans la mienne par exemple. Si Chamomor avait voulu, nous serions amis à l’heure qu’il est. Nous serions ensemble jour et nuit, heure après heure. Nous serions en train de faire un voyage sans fin. Elle serait le seul habitant de ma vie et je serais le seul habitant de sa vie. Elle serait fière de m’avoir, elle qui aime les laids. Je serais fière de l’avoir, moi qui aime les beaux. Pour être le seul visage dans une âme, il faut en déloger tous les autres. Et, dans l’âme d’une adulte comme Chamomor, il s’en entasse tellement de visages, visages de morts comme visages de vivants, visage de choses comme visages d’animaux et d’hommes, qu’on ne s’y entend même pas parler. Va-t’en, Chamomor. Avec une âme telle que tu en portes une, tu ne sers à rien, tu es tout à fait inutile, tu es même nuisible, tu ne fais que me faire perdre mon temps.

Chamomor prend une gorgée de cognac. Chamomor flatte son chat à rebrousse-poil et il jette des étincelles. Il y a en elle quelque chose qui me fascine, m’attire, quelque chose comme un vide. J’ai si mal que les ténèbres me brûlent les yeux. J’ai besoin d’elle, d’être abritée, qu’elle me tienne et me flatte comme elle tient et flatte Mauriac II. C’est comme si par toute la neige elle était la seule maison. C’est ma mère après tout! Si je me laisse aller, je me sentirais toute chose, toute moite en dedans. Si je me laissais aller, je choirais dans ses bras, l’y aimerais, m’y sentirais au chaud, y pleurerais comme avec plaisir. Tout ceci n’est qu’instinct, lâcheté, désespoir, aberration. Aimer ne doit pas être : se laisser passivement pousser dans les bras de quelqu’un. Aimer ne doit pas pousser dans l’âme comme l’ongle au bout du doigt. Ne te laisse pas faire. Hais plutôt.